« C'est naturel ! » : quand l'évidence sert la domination et dessert la santé mentale
10/29/20264 min read
« C'est naturel ! » : quand l'évidence sert la domination
« Les garçons, c'est comme ça. » « Elle est douée avec les enfants, c'est naturel. » « Ça a toujours été comme ça. »
On a toutes et tous entendu ces phrases. On les a souvent prononcées. Elles ont l'air anodines, presque rassurantes : elles expliquent le monde sans effort. Et c'est justement ce qui les rend puissantes. Car derrière l'évidence se cache souvent un rapport de pouvoir.
Naturaliser, essentialiser : de quoi parle-t-on ?
Naturaliser, c'est présenter quelque chose de construit par la société comme si c'était inscrit dans la nature. La répartition des tâches ménagères, la place des hommes en politique, l'obéissance des enfants : tout cela deviendrait « normal », donc indiscutable.
Essentialiser, c'est réduire un groupe de personnes à une « essence », une nature fixe et commune. « Les femmes sont sensibles. » « Les enfants sont des êtres à corriger. » « Ces gens-là ne sont pas comme nous. »
Ces deux mécanismes ont une fonction très précise : légitimer l'ordre établi. Et cet ordre profite toujours au même groupe.
Trois exemples, un même mouvement
Le patriarcat. Il serait normal que les hommes occupent les postes de pouvoir, parce que leur biologie les rendrait plus stables, plus rationnels. La testostérone devient un argument politique.
L'adultisme. Les enfants seraient naturellement des êtres informes, sans volonté propre, qu'il faudrait modìeler, au besoin par la punition ou l'humiliation.
Le racisme. Certaines populations seraient naturellement « en retard », « sauvages », et devraient être « civilisées ». En 1885, Jules Ferry déclarait à l'Assemblée que « les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures ». C'est ainsi qu'on a justifié la colonisation.
À chaque fois, c'est le même mouvement : le groupe dominant part de sa propre vision du monde, puis il cherche à modeler ce qui n'est pas lui pour que ça devienne lui. Et puisque c'est « naturel », tous les moyens deviennent acceptables. Le résultat attendu, c'est l'assimilation, ou la disparition.
Le cerveau simplifie, mais la hiérarchie, elle, est construite
On me répond parfois : « Mais le cerveau a besoin de catégories ! » C'est vrai. Pour traiter l'immense quantité d'informations qu'il reçoit, notre cerveau simplifie, range, généralise. En soi, ce n'est pas un problème.
Le problème, c'est ce qu'on fait de cette simplification. Dans une culture de la domination, elle glisse presque toujours dans le même sens : de « ils sont différents » à « ils ne sont pas comme nous, donc ils sont en dessous ». Ce glissement-là n'a rien de biologique. Il s'apprend.
Les petites phrases qui verrouillent le débat
L'essentialisation vit dans le langage du quotidien. Quelques exemples à repérer :
« C'est comme ça. »
« C'est naturel ! »
« C'est biologique. »
« Ça a toujours été comme ça. »
« Quand on veut, on peut. »
« Moi, je ne vois pas les couleurs. »
Leur point commun ? Elles ferment la discussion. Si c'est naturel, ce n'est pas questionnable. On ne regarde ni le comment, ni le pourquoi, ni les impacts sur les personnes concernées.
Et quand on apporte les travaux des sciences humaines, on entend souvent : « C'est de l'idéologie, pas de la science. » Pourtant, la sociologie a ses méthodes, ses enquêtes, ses données. Disqualifier un savoir pour ne pas avoir à l'entendre, c'est encore une façon de protéger l'ordre établi.
Et dans nos vies intimes ?
Ces mécanismes ne restent pas dans les livres. Je les retrouve très souvent en accompagnement.
Ce sont des femmes épuisées qui se disent « je ne suis pas assez organisée », alors qu'elles portent seules la charge mentale du foyer. Des personnes racisées qui se demandent si elles « exagèrent ». Des adultes qui répètent à leurs enfants ce qu'on leur a fait, parce que « c'est comme ça qu'on élève un enfant ».
Quand une souffrance est naturalisée, elle devient personnelle. On se croit défaillant·e, alors qu'on vit les effets d'un système. Mettre des mots sur ces mécanismes, c'est souvent un premier soulagement : la honte change de camp, et l'on peut enfin regarder ce qui nous appartient vraiment.
Et ça vaut aussi pour nos propres réflexes. Nous avons toutes et tous intériorisé ces catégories. Les repérer en soi n'est pas une raison de se flageller. C'est une occasion d'arrêter de les transmettre.
Trois questions pour s'entraîner à voir
La prochaine fois que vous entendez, ou que vous pensez, « c'est naturel », essayez de vous demander :
Qui dit ça, et depuis quelle place ?
À qui ça profite que ça reste comme ça ?
Est-ce que ça se passe pareil ailleurs, à une autre époque, dans une autre culture ?
Si la réponse à la troisième question est « non », alors ce n'est pas naturel. C'est construit. Et ce qui est construit peut se transformer.
En résumé
Très souvent, la fatalité est un message que nous a transmis un rapport de pouvoir. Nous vivons dans ces systèmes comme des poissons dans l'eau : difficile de voir ce qui nous entoure en permanence. Mais ça n'empêche pas d'ouvrir les yeux, un peu, chaque jour.
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