La thérapie féministe

Une nécessité pour accompagner dans un monde sexiste

4/1/20265 min read

woman holding white paper with smash the pairtarchy
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Thérapie féministe : soigner nos vies dans un monde qui nous abîme

Il y a une question qui revient souvent en séance, formulée de mille façons différentes : pourquoi est-ce que je me sens si mal, alors que j'ai tout ce qu'il faut pour aller bien ?

Une partie de la réponse est politique. Au sens le concret du terme : nos vies sont façonnées par les systèmes dans lesquelles nous vivons. Et ces systèmes laissent des traces dans nos corps, nos relations, notre rapport à nous-mêmes et au monde.

Ce que le patriarcat fait à toustes

Virginie Despentes, dans King Kong Théorie, décortique les mécanismes de domination et de honte qui assujettissent les femmes : comment elles intègrent l'idée que leur corps est destiné à plaire, que leur désir doit rester mesuré, qu'elles ne doivent ni se défendre ni trop prendre de place. C'est brutal (et génial) à lire. C'est encore plus brutal (et pas génial) à vivre et c'est souvent sans même en avoir conscience ! (Les poissons savent-ils qu'ils vivent dans l'eau ?).

Du coup, concrètement, ça ressemble à quoi ? Principalement à s'excuser d'exister. À minimiser ses propres besoins, compétences et/ou blessures. À choisir ses mots avec soin pour ne pas "trop en faire". À se sentir coupable du désordre émotionnel que traverse une relation. À confondre l'amour avec l'abandon de soi (syndrome de la sauveuse, de l'imposteur, d'atlas, posture de sacrifice, épuisement, suradaptation, masking, dissociation...). Globalement, à avoir peur pour son intégrité psychique, psychique et relationnelle dans la sphère privée et publique.

Un podcast à soi, créé par Charlotte Bienaimé pour Arte Radio au même moment que naissait le mouvement #MeToo, tente de penser tout cela : un espace de rencontre entre intimité et expertise, où les témoignages d'expériences vécues se frottent aux travaux de spécialistes pour mieux comprendre nos vies. C'est exactement ce que j'essaie de faire en thérapie, relier l'intime au structurel, sans jamais réduire l'un à l'autre.

Un point crucial : les hommes aussi

Le féminisme n'est pas une guerre contre les hommes. C'est avant tout une lutte pour le droit d'exister de toustes. C'est aussi une grille de lecture qui concerne et peut libérer les hommes.

Olivia Gazalé, dans Le Mythe de la virilité, le démontre avec force : la virilité est tombée dans son propre piège, un piège que l'Homme, en y enfermant la Femme, s'est tendu à lui-même. Être un homme dans ce système, c'est apprendre à ne pas pleurer, à ne pas avoir besoin des autres, à performer la force en permanence. C'est se condamner à réprimer/mutiler ses émotions (alexithymie), à redouter l'impuissance, tout en cultivant le goût de la violence et de la compétition — y compris contre soi-même et le monde. Résultat des taux de dépressions, d'isolement et de suicide qui n'arrête pas d'augmenter. Les violences machistes représentent un coût de la virilité estimé à 100 Milliards/an (Lucille Peytavin). Enfin, ce système qui promet une fausse indépendance ainsi qu'une dangereuse quête de "liberté individuelle", trouve sa limite dans la nécessité du travail invisible des femmes (care, tâches domestiques, charge mentale, éducative etc.).

Victoire Tuaillon, avec son podcast Les Couilles sur la table, questionne depuis des années les masculinités d'un point de vue féministe : comment s'est construite la virilité, pourquoi elle ne sert personne, et comment la déconstruire. Comment lorsqu'on déshumanise l'autre, on se déshumanise soi-même. Tout ça au service d'un système capitaliste qui n'a pas intérêt à ce que sa force de travail, se respecte, se limite, ralentisse voire s'arrête. Et même pire se mette à ressentir pour vivre.

En séance, je rencontre des hommes épuisés de devoir être solides, qui n'ont jamais appris à demander de l'aide, qui ont du mal à identifier ce qu'ils ressentent. Parce qu'on ne leur a jamais montrer comment faire et dit que c'était permis et même vital.

L'amour comme acte politique

Bell hooks définit l'amour non pas comme un sentiment mais comme un acte. Elle démonte tous les obstacles que la culture patriarcale oppose à des relations d'amour saines, et envisage un art d'aimer qui ne se résume pas au frisson de l'attraction. Cette idée change tout : si aimer est un acte, cela implique une responsabilité, une pratique, une attention constante à l'autre et à soi.

Elle insiste aussi sur le fait que sans l'amour — compris comme éthique et engagement —, notre soumission aux systèmes de domination perdure. La transformation n'est pas que collective. Elle commence dans chaque relation, chaque conversation, chaque moment où l'on choisit le respect plutôt que le rapport de force.

Alors, concrètement, c'est quoi la thérapie féministe ?

Ce n'est pas une thérapie réservée aux militantes. C'est une façon de travailler qui refuse de considérer la souffrance psychique comme purement individuelle. Quand quelqu'une arrive en séance avec une peur chronique de décevoir, une difficulté à poser des limites, ou un sentiment persistant de ne jamais être à la hauteur par exemple — je ne cherche pas seulement "ce qui s'est passé dans l'enfance". Je cherche aussi à nommer ce que le monde a fait et fait encore à cette personne.

Un podcast à soi pose la question directement dans un épisode dédié : comment nommer les violences ? Comment guérir des traumatismes causés par l'intentionnalité destructrice d'un autre ou d'un système ? Quel sens trouver à nos vies sous le patriarcat ? Ce sont des questions que je tiens ouvertes en séance, sans prétendre y répondre à la place de cellui qui vient.

Parce que personne n'a de réponse toute faite. Ni moi, ni les autrices citées ici d'ailleurs. Ce que la thérapie peut offrir, c'est un espace pour déposer ce qui pèse, relier les points, et commencer à choisir plutôt que de subir.

À lire et écouter : bell hooks, À propos d'amour (Divergences) — Virginie Despentes, King Kong Théorie (Grasset) — Olivia Gazalé, Le Mythe de la virilité (Robert Laffont) — Victoire Tuaillon, Les Couilles sur la table et Le Cœur sur la table (Binge Audio) — Un podcast à soi, Charlotte Bienaimé (Arte Radio)

a group of people holding hands on top of a tree
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woman in gold dress holding sword figurine
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