La thérapie féministe, c'est quoi ?
Comprendre une approche qui remet le contexte social au cœur du soin psychique
7/26/20264 min read
Une définition simple
La thérapie féministe n'est pas une thérapie réservée "qu'aux femmes". C'est une posture clinique : elle part du principe que nos souffrances psychiques ne naissent pas seulement dans notre histoire individuelle, mais aussi dans un contexte social traversé par des rapports de pouvoir — de genre, mais aussi de classe, de race, de validité, d'orientation sexuelle etc.
Concrètement, cela veut dire qu'un·e thérapeute féministe va s'interroger, avec toi, sur des questions que d'autres approches laissent parfois de côté :
Ce que tu vis comme "un problème personnel" (culpabilité de ne pas être assez ou trop présente, difficulté à poser des limites, sentiment de ne jamais être "être à sa place ou en décalage") a-t-il aussi une origine collective, sociale, culturelle ?
La charge mentale, la charge émotionnelle, charge sexiste, raciale... ou encore le travail invisible : T'aider à l'identifier, la comprendre pour apprendre à la limiter ou à mieux s'en protéger. Suis-je une "control freak" et/ou mon quotidien et les attentes sociales m'enferment dans un rôle spécifique ?
Les violences vécues (conjugales, sexuelles, institutionnelles) sont-elles nommées comme telles, ou diluées dans un vocabulaire flou ?
La thérapie féministe s'appuie sur les mêmes outils que d'autres approches intégratives (IFS, EMDR, approche systémique, CNV systémique) ainsi que sur la sociologie, l'anthropologie ou encore la philosophie et les met au service d'une lecture élargie de la souffrance : ni purement individuelle, ni purement sociale, mais les deux ensemble.
Pour qui ?
Contrairement à une idée reçue, la thérapie féministe ne s'adresse pas qu'aux personnes qui se définissent déjà comme féministes, ni seulement aux femmes.
Elle peut concerner :
Des personnes en questionnement sur leur place dans le couple, la famille, le travail — épuisement, charge mentale, difficulté à dire non.
Des personnes ayant vécu des violences (conjugales, sexuelles, sexistes) et pour qui il est essentiel que le contexte de domination soit reconnu, et non minimisé.
Des couples où des dynamiques de pouvoir inégales (contrôle, emprise, répartition des rôles) jouent un rôle dans la souffrance relationnelle.
Des hommes qui s'interrogent sur les injonctions à la virilité, la difficulté à exprimer leurs émotions, ou leur propre rôle dans des dynamiques relationnelles inégalitaires.
Des personnes LGBTQIA+ pour qui les normes de genre et d'hétérosexualité ont pu être source de souffrance ou d'invisibilisation.
Plus largement, toute personne qui sent qu'une partie de son mal-être est liée au contexte social et des attentes paradoxales et dysfonctionnelles — sur ce que doit être une "bonne mère", un "homme fort", un "couple qui fonctionne" — sans savoir comment le nommer.
Quel est l'intérêt ?
1. Sortir de la culpabilisation individuelle
Beaucoup de personnes arrivent en thérapie en se demandant "qu'est-ce qui ne va pas chez moi ? " La lecture féministe permet souvent un déplacement précieux : "qu'est-ce qui, dans ce que j'ai appris, vécu, ou dans ce qu'on attend de moi, rend cette situation si difficile à porter ?". Ce déplacement ne dédouane pas du travail intérieur — il l'allège d'une culpabilité qui n'est pas toujours la sienne à porter.
2. Nommer ce qui reste souvent flou
Charge mentale, emprise, coercition "cachée", misogynie bienveillante, injonctions contradictoires, charge raciale, stress minoritaire, bain traumatique : ces mots donnent une prise sur des vécus qui, sans eux, restent diffus, presque honteux. Nommer, c'est déjà commencer à reprendre du pouvoir sur sa propre histoire.
3. Travailler le corps et les émotions sans les couper du contexte
Les approches somatiques et l'EMDR permettent d'aller chercher ce qui est resté "logé" dans le corps. La lecture féministe évite que ce travail se referme sur lui-même : elle garde le lien entre ce qui se rejoue dans le corps aujourd'hui et ce qui a été appris, transmis, imposé et qui se vit encore au quotidien.
4. Accompagner les couples autrement
Dans le travail avec les couples, une lecture attentive aux rapports de pouvoir permet de ne pas traiter comme symétriques des dynamiques qui ne le sont pas — par exemple lorsqu'un partenaire exerce un contrôle sur l'autre. Une approche systémique classique, sans cette vigilance, risque de renforcer involontairement un déséquilibre déjà là.
Pourquoi est-ce nécessaire aujourd'hui ?
Parce que les violences de genre sont encore massivement sous-identifiées. Beaucoup de personnes vivent des situations "d'emprise", de contrôle ou de coercition sans disposer des mots pour les nommer — et donc sans pouvoir les faire reconnaître, y compris par elles-mêmes.
Parce que la charge mentale et la charge émotionnelle restent inégalement réparties, et que cette inégalité a un coût psychique, physique et économique réel — fatigue, irritabilité, perte de sens — trop souvent interprété comme un problème de personnalité plutôt que comme une question sociale et politique de répartition.
Parce que les injonctions normatives (sur la parentalité, la performance, le couple, le corps...) pèsent différemment selon la place qu'on occupe socialement, et qu'une thérapie qui ignore ce contexte risque de renvoyer la personne à elle-même, seule face à des attentes qui sont irréalisables, contradictoires voire dangereuses.
Parce que le soin ne devrait jamais reproduire les rapports de domination qu'il cherche à soigner. Une vigilance féministe, dans la posture thérapeutique elle-même, est une meilleure garantie de respect et de sécurité pour la personne accompagnée.
En résumé
La thérapie féministe ajoute au soin psychique le contexte social et la place qu'il occupe réellement dans nos vies intérieures et extérieures. Elle ne remplace pas le travail individuel — elle l'inscrit dans une compréhension plus juste, plus complète, et souvent plus libératrice, de ce que nous traversons.
© 2025. All rights reserved.
