Le bonheur n’est pas une conquête solitaire
Pourquoi prendre soin de soi ne suffit pas et comment l’espace thérapeutique doit devenir un levier politique.
10/12/20266 min read
« Le bonheur est une compétence à développer collectivement, pas un état à atteindre individuellement. »
Quand quelqu'un·e pousse la porte de mon cabinet, iels vient généralement chercher quelque chose de très concret : aller mieux. Dormir. Arrêter de se noyer dans les pensées. Retrouver une respiration. Ce désir est légitime, profond, souvent urgent. Et le travail que nous faisons ensemble apprendre à sentir son corps, nommer une émotion, questionner une croyance héritée ce travail est réel. Toutefois il n'est pas suffisant.
Le piège du bien-être individualisé
Dans son travail sur la politisation du bien-être, Camille Teste nomme avec précision ce paradoxe : les outils du soin psychologique (pleine conscience, régulation émotionnelle, travail sur soi) sont massivement récupérés (car il s'agit d'outils pris et/ou inspirés de culture autochtones sans jamais le dire clairement) par une culture capitaliste, eurocentrée qui les transforme en impératifs de performance. Prends soin de toi pour être plus productif·ve. Médite pour mieux supporter ta charge de travail. Développe ta résilience pour tenir dans un système qui t'épuise.
Le bien-être devient alors une stratégie d'adaptation, non pas aux conditions de vie qui rendent malade, mais à ces conditions elles-mêmes. Une manière douce et sophistiquée de rester en place.
Augmenter sa fenêtre de tolérance émotionnelle est précieux. Mais si cette capacité sert uniquement à supporter des violences systémiques sans les remettre en question, alors le soin devient un outil d'oppression raffinée.
Bell hooks le formule autrement, mais avec la même clarté. Pour elle, apprendre à aimer, que ce soit soi-même et les autres est un acte radical, à condition que cet amour ne soit pas séparé d'une conscience critique du monde qui le rend difficile. Dans All About Love, elle rappelle que la culture dominante enseigne une vision de l'amour comme possession, comme sentiment passif jamais comme pratique collective et transformatrice. Le soin de soi sans conscience politique reproduit exactement cette logique.
Les niveaux d'intervention : une cartographie
Dans ma pratique, j'utilise une lecture multi-niveaux pour comprendre où se situe la souffrance et où elle peut se transformer. Ces niveaux ne sont pas des cases étanches. Ils se nourrissent les uns des autres, dans une logique de cascade.
↕ Intra-personnel — Corps, émotions, croyances, histoire personnelle
↕ Inter-personnel — Relations proches, attachement, communication
↕ Groupe de proximité — Famille, amis, collègues, collectifs de confiance
↕ Groupe d'appartenance — Communautés, identités partagées, groupes sociaux
↕ Sociétal — Structures, systèmes, normes collectives
Ce qui se passe à un niveau résonne dans tous les autres. Mais la causalité est aussi ascendante : les oppressions systémiques (racisme, sexisme, validisme, capitalisme, âgisme, adultisme) produisent des blessures intra-personnelles réelles. Le trauma racial, la honte sociale, l'épuisement des dominé·es ce ne sont pas des fragilités individuelles. Ce sont des blessures fabriquées.
Le corps sait ce que la tête tait (niveau intra-personnel)
Le travail intra-personnel commence par l'intéroception (et pas seulement l'introspection) : apprendre à sentir ce qui se passe à l'intérieur. Tension dans le ventre. Souffle court. Gorge serrée. Ces signaux ne sont pas de l'hypersensibilité. Ils sont de l'information.
Dans mon cabinet, je travaille beaucoup à reconnecter les personnes à leurs sensations corporelles particulièrement celles qui ont appris, pour survivre, à ne plus les écouter. Les personnes exposées à des violences répétées développent souvent une dissociation fonctionnelle : couper le contact avec le corps pour couper le contact avec la douleur.
Le travail sur la fenêtre de tolérance émotionnelle consiste à élargir progressivement l'espace dans lequel une personne peut ressentir sans être submergée ou anesthésiée. C'est un travail profond, précieux. Mais ce n'est pas assez.
Ce que j'observe dans ma pratique : quand une personne apprend à ne plus dissocier face au stress, elle peut aussi, pour la première fois, ressentir la colère face à une injustice. La ressentir comme un signal clair. Ce moment est charnière : la régulation émotionnelle devient une condition d'engagement, pas une anesthésie consentie.
L'attachement comme fondation — et comme terrain politique (niveau inter-personnel)
Nos relations proches ne sont pas indépendantes des structures sociales dans lesquelles elles baignent. Les modèles d'attachement (adapté aux populations WEIRD) que nous avons construits enfants ont été façonnés par des familles elles-mêmes façonnées par le patriarcat, le capitalisme, les héritages coloniaux etc.
Bell hooks, dans The Will to Change, montre comment la masculinité hégémonique brise la capacité des hommes à se connecter émotionnellement pas parce qu'ils sont fondamentalement inaptes, mais parce qu'on leur a appris à couper ce lien pour devenir "des hommes." Le résultat : des relations dans lesquelles l'intimité émotionnelle est asymétrique, épuisante, et souvent portée par les femmes et les personnes minorisées.
Travailler les relations proches, c'est aussi questionner les scripts relationnels hérités. Qui a le droit d'avoir des besoins ? Qui prend soin de qui ? Qui peut dire non sans conséquences ?
Apprendre à poser une limite dans une relation intime, c'est aussi, doucement, questionner qui a le droit d'en poser une dans la société.
On ne guérit pas seul·e (groupe de proximité)
Les groupes de proximité : cercles d'amis, familles choisies, petits collectifs de confiance jouent un rôle que la thérapie individuelle ne peut pas remplir : ils offrent un espace de pratique du soin dans la réciprocité. On n'y apprend pas à être soigné·e, mais à soigner et à se laisser soigner en retour.
C'est ici que le care constellaire prend tout son sens. Plutôt qu'un modèle de soin centré sur un individu isolé ou sur un·e professionnel·le unique, le care constellaire pense le soin comme une constellation : multiple, mouvante, répartie entre différentes personnes et espaces. Ce modèle est explicitement anticapitaliste, il refuse la logique de la prestation, de l'efficacité, de la transaction et il est décolonial dans sa reconnaissance de pratiques de soin communautaires que les cultures non-occidentales (et occidentales passées) ont toujours connues.
Dans ma pratique, j'encourage souvent les personnes à cartographier leur constellation de soin : qui sont les personnes qui peuvent vous recevoir ? À qui pouvez-vous offrir de la présence ?
Politiser sa douleur, c'est la relier à une histoire (groupe d'appartenance)
C'est une invitation à voir le monde sans les filtres qui atténuent la douleur des oppressions. Voir le sexisme, le racisme, le validisme etc. non comme des accidents individuels mais comme des systèmes structurels. Nommer que la souffrance n'est pas un dysfonctionnement personnel c'est souvent une réponse adaptée à un environnement hostile.
Quand une personne comprend que son épuisement n'est pas de la paresse, que son anxiété n'est pas de la folie, que sa tristesse n'est pas un caprice mais des réponses cohérentes à des conditions réelles et matérielles quelque chose se déplace en elle. La honte recule. La colère devient possible. Et la colère, quand elle n'est pas tournée contre soi, devient une force.
Les groupes d'appartenance communautés racisées, femmes, personnes LGBTQIA+, personnes en situation de handicap, classes populaires, enfants, animaux non-humains... offrent un espace de validation collective de l'expérience : tu n'es pas seul·e à avoir vécu ça. Ce que tu as ressenti est réel. Ce n'est pas dans ta tête.
L'espace thérapeutique individuel n'est pas une fin, c'est un point de départ (sociétal)
Si une personne apprend à reconnaître ses émotions, à poser des limites, à sortir de la honte et que tout cela reste confiné à sa vie privée alors le système a bien fonctionné. Il a produit un individu mieux adapté, plus tolérant, plus fonctionnel. Sans rien changer à ce qui le rendait malade.
Camille Teste appelle à politiser le bien-être, c'est-à-dire à refuser la séparation artificielle entre soin de soi et engagement dans le monde. Parce que les plus épuisé·es ne changent pas le monde. Mais les plus isolé·es non plus.
Ce que l'espace thérapeutique produit de plus précieux, ce n'est pas un individu plus adaptable. C'est une personne capable de porter du soin à elle-même, aux autres, et au monde qu'elle habite.
Ce que ma pratique m'enseigne
Être psychopraticienne avec une approche féministe, systémique et critique des oppressions, c'est constamment naviguer entre deux impératifs : prendre soin de la personne qui est là, maintenant, dans sa singularité et ne pas effacer le contexte qui l'a rendue malade.
Ce que j'observe, c'est que les personnes qui avancent le mieux ne sont pas celles qui ont tout résolu en elles-mêmes (ce qui semble illusoire). Ce sont celles qui ont trouvé des espaces de lien thérapeutique, amical, militant, communautaire où elles peuvent à la fois être reçues et donner.
Le bonheur comme compétence collective, ce n'est pas une belle formule. C'est un programme de travail. Patient, non-linéaire, souvent inconfortable. Mais c'est aussi le seul qui tient parce qu'il ne demande pas aux individus de tenir seuls ce que le monde entier devrait porter ensemble.
Sophia Biard est psychopraticienne à Bergerac (Dordogne) et en téléconsultation. Sa pratique intègre une approche féministe, systémique et critique des oppressions.
Références : Camille Teste, Politiser le bien-être · Bell Hooks, All About Love (2000) · bell hooks, The Will to Change (2004) · Anne Favier & Selma Sardouk, pratiques du care constellaire
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