Nous sommes des êtres de raison avant tout ? Pas si sûre !

L'erreur de Descartes, il est temps de repenser nos schémas cognitifs.

8/6/20264 min read

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Tu as soif, tu bois. Simple.

Tu as sommeil, et tu enchaînes trois épisodes de plus, tu finis le mail, tu attends que "ce soit calme". Le sommeil, ça se mérite, paraît-il.

Tu te sens seule, en manque de lien, submergée par une émotion que tu n'arrives pas à nommer. Là, ça se complique franchement. Cette information-là, on ne sait pas quoi en faire. On la range, on la reporte à plus tard, on l'anesthésie avec un scroll ou un troisième café.

Pourquoi la soif a-t-elle droit à une réponse immédiate et évidente, et pas le besoin de lien, de repos, de sécurité affective ? Je ne crois pas que ce soit "naturel". Je crois que c'est le symptôme d'un sens qu'on nous a collectivement appris à couper.

Un sixième sens dont personne ne t'a jamais parlé

Ce sens a un nom en neurosciences : l'interoception. C'est la capacité à percevoir et interpréter les signaux qui viennent de l'intérieur du corps — faim, tension dans la mâchoire, cœur qui s'accélère, malaise diffus, besoin de te replier. Les chercheur·euses la considèrent aujourd'hui comme aussi fondamentale que la vue ou l'ouïe, avec ses propres circuits dans le cerveau. Sauf que personne ne t'a jamais appris à t'en servir. Pire : on t'a peut-être appris à t'en méfier.

Ce n'est pas un hasard individuel, et ce n'est certainement pas "juste toi qui es trop sensible" ou "pas assez à l'écoute de toi-même". C'est une fabrication culturelle, et elle a une histoire.

La raison contre le corps, ce n'est pas la nature — c'est du pouvoir

La philosophe écoféministe Val Plumwood a passé sa vie à démontrer comment la pensée occidentale moderne s'est bâtie sur une opposition : d'un côté la raison — masculine, détachée du corps, maîtresse d'elle-même —, de l'autre tout ce qui relève du corps, de l'émotion, de la nature — associé au féminin, jugé inférieur, fait pour être dominé. Elle appelle ça l'hyperséparation : on transforme une différence en hiérarchie, puis la hiérarchie devient une autorisation à dominer.

Concrètement : ce n'est pas que les femmes seraient "naturellement" plus proches du corps et les hommes de la raison. C'est que cette opposition a été construite, puis instrumentalisée, pour justifier des dominations bien réelles — sur les femmes, sur les peuples colonisés, sur les animaux non-humain, sur les écosystèmes. Le même geste qui décrète que ton ressenti n'est pas fiable décrète aussi qu'une forêt n'est qu'un stock de bois, de ressource dont il faut tirer l'utilité.

L'historienne féministe Silvia Federici va encore plus loin. Dans Caliban et la sorcière, elle montre que la naissance du capitalisme en Europe s'est appuyée sur une discipline très concrète des corps — les chasses aux sorcières visaient en priorité les femmes qui détenaient un savoir et un pouvoir liés au corps : accouchement, contraception, soin. Le corps féminin est alors devenu ce que l'usine deviendra pour l'ouvrier : le lieu même de l'exploitation.

Donc non, on n'est pas des êtres de raison "avant tout". On a hérité d'une raison très particulière, taillée pour exclure le corps — et cette exclusion a un genre, une classe, une couleur.

Ton corps épuisé et la planète épuisée, ça semble plus qu'à une coïncidence

Le déni de tes limites intérieures — j'ai besoin de dormir, de pleurer, d'être portée — et le déni des limites planétaires viennent du même endroit. Un système qui a besoin de croissance continue ne peut pas se permettre des personnes qui s'arrêtent quand leur corps le demande. Ni une planète qui a des bords, une finitude.

Il faut des corps qui ignorent leur fatigue pour tenir la cadence. Il faut une nature perçue comme un stock sans fond pour continuer à extraire sans limite. Dans les deux cas, une limite vivante est traitée comme un obstacle à optimiser plutôt que comme une information à écouter.

C'est là que se loge la hiérarchie qu'on t'a enseignée entre tes besoins. Manger, boire : validés, parce que visibles, mesurables, et parce que leur satisfaction te rend vite disponible pour produire. Le lien, le repos, le soutien affectif : plus lents, plus relationnels, moins rentables tout de suite — alors on les classe "secondaires", parfois comme un luxe. Pourtant on ne meurt pas moins d'un manque de lien que d'un manque d'eau. Ça prend juste une autre forme : épuisement, dépression, ces maladies que le corps finit par fabriquer quand plus personne ne l'écoute.

Réapprendre à sentir, un acte politique autant que clinique

Réapprendre à sentir ton corps n'est pas qu'une démarche de bien-être personnel. C'est un acte de résistance.

Sentir que tu es fatiguée avant l'effondrement. Sentir qu'une relation te fait du mal avant la rupture totale. Sentir la faim affective avant de la noyer sous autre chose. Ce n'est pas qu'une compétence thérapeutique — c'est refuser le contrat implicite qui te demande de fonctionner malgré toi-même. Et à une autre échelle, c'est se réentraîner à percevoir des limites — les tiennes, celles des autres, celles du vivant — plutôt que de les nier jusqu'à la casse.

Attention, il ne s'agit pas de te faire porter, seule, la responsabilité du capitalisme ou de la crise écologique à coups de méditation. Le risque serait de retomber dans une injonction individualiste de plus : "sois plus connectée à ton corps et le monde ira mieux". Ce n'est pas ce dont je parle. Je parle d'un lien : ton corps désensibilisé et la planète épuisée sont deux versants du même récit, celui d'une raison qui a appris à ne plus respecter les besoins, les limites, les humains, le vivant. S'en apercevoir, dans ta thérapie, dans ton quotidien, c'est déjà une brèche dans ce récit.

Quel besoin as-tu appris, enfant, à classer comme secondaire ou excessif ? À quel moment as-tu commencé à ne plus faire confiance à ce que ton corps te disait ? Pose-toi la question sans te juger — c'est souvent là que commence le travail.

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“Le bonheur est une compétence à développer, pas un état à atteindre.”