L'amour comme la santé sont politiques

6/16/20265 min read

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Amour VS Possession : reprendre sa place dans nos relations

Je veux te parler d'une chose que j'observe souvent en séance. Pas une pathologie ou un cas rare. Quelque chose de très ordinaire, en fait.

Quelqu'un arrive. Il ou elle est épuisé·e. Et quand on creuse un peu, il y a cette phrase qui revient, formulée de mille façons différentes : "Mais il m'aime, c'est pas si grave." Ou : "Elle fait ça parce qu'elle tient à moi." Ou encore, et c'est celle qui me touche le plus : "J'ai dû mal comprendre."

Non. Tu n'as pas mal compris.

On a grandi avec une certaine idée de l'amour. L'amour intense, l'amour jaloux, l'amour qui fait souffrir un peu parce que c'est la preuve que c'est réel. Les films y ont contribué. Les chansons aussi. Et nos familles, souvent, dans lesquelles on a observé des dynamiques qu'on a pris pour des modèles avant même de savoir que c'en était un.

Résultat : on a du mal à distinguer l'amour de la possession et pas parce qu'on est naïf·ve mais parce qu'on nous a appris à les confondre.

L'amour, celui qui nourrit vraiment, veut ton épanouissement. Il te laisse de la place. Il ne se sent pas menacé par tes ami·es, tes ambitions, tes humeurs, ton besoin de solitude. Il ne cherche pas à te rendre plus petit·e pour se sentir plus grand.

La possession fait la même tête, au début. Elle utilise les mêmes mots. Mais elle fonctionne différemment : elle a besoin que tu sois gérable. disponible. prévisible. Et quand tu ne l'es pas, il se passe quelque chose, une tension, une punition, une culpabilisation, qui t'apprend progressivement à t'effacer.

A cela s'ajoute une forme de violence dont on parle peu parce qu'elle fait "rire". Ou plutôt, elle fait semblant de faire rire.

La blague, l'humour qui te rabaisse devant les autres. La moquerie sur ta façon de réagir, de parler, de ressentir. La remarque qui touche toujours le même endroit sensible, présentée comme de la complicité. Et quand tu dis que ça blesse : "C'était une blague. T'as vraiment pas d'humour."

Ce moment, ce moment précis, c'est déjà une violence. Parce que non seulement on te blesse, mais on te retire le droit de le nommer.

Et le silence autour, le tien (par peur souvent), celui des proches, celui de la table du dîner, valide tout ça. Le silence n'est jamais neutre. Il dit : c'est normal, c'est acceptable, c'est comme ça que ça marche.

Je veux te proposer une façon de regarder ce que tu vis, sans minimiser.

Les violences relationnelles n'attendent pas d'être spectaculaires pour exister. Elles commencent souvent très bas, très doucement.

Ce qui semble anodin : les soupirs qui t'accueillent quand tu parles, les remarques sur ce que tu portes, les ironie qui te mettent en position de devoir te justifier, la minimisation constante de ce que tu ressens. Seul·e, ça passe. Accumulé, ça installe un climat. Et un climat ça façonne une personne, sur des années.

Ce qu'on rationalise : l'isolement progressif,"je veux juste qu'on soit ensemble" qui te coupe de ton entourage. Les critiques incessantes habillées en aide ou en honnêteté. La culpabilisation : "si tu ne faisais pas ça, je ne réagirais pas comme ça." Le chantage affectif, explicite ou suggéré.

Ce qui est plus visible, mais encore banalisé : le contrôle financier, la surveillance, les menaces formulées à voix basse, les humiliations qui se passent devant témoins, la mise en doute de ta santé mentale.

Ce qui met en danger : les violences physiques, sexuelles, l'emprise totale, le danger pour toi ou tes enfants.

Toutes ces formes méritent d'être nommées. Aucune n'est "pas si grave". Ce qui est grave, c'est de continuer à les taire.

Il y a trois choses que j'observe souvent chez les personnes qui vivent ça, et qui coexistent d'une façon particulière.

Un sentiment d'injustice chronique, cette impression que quelque chose ne tourne pas rond, que tu donnes beaucoup plus que tu ne reçois, que les règles ne s'appliquent pas de la même façon pour tout le monde dans cette relation.

Un manque de réciprocité, tu es là, tu t'adaptes, tu t'ajustes, sans que ça soit mutuel. L'autre est le centre. Toi, tu orbites.

Et une souffrance doublée de culpabilité, tu souffres, et en même temps tu te sens coupable. Comme si c'était de ta faute. Comme si tu méritais moins. Comme si tes besoins étaient trop grands.

Ces trois éléments ensemble, ce n'est pas une coïncidence. Ce ne sont pas des preuves que tu es trop exigeant·e. Ce sont des signaux que ta dignité n'est pas respectée dans cette relation.

Un mécanisme particulièrement dévastateur : le gaslighting.

Tu sais que quelque chose s'est passé. Tu l'as vécu. Et l'autre te dit : "Ça ne s'est pas passé comme ça." Ou : "Tu inventes." Ou : "Tout le monde trouve que tu exagères."

Petit à petit, tu commences à douter. De ta mémoire. De ta perception. Tu te demandes si tu dramatises. Si tu n'es pas, finalement, le problème.

C'est exactement ce que ce mécanisme produit : il te rend étranger·ère à toi-même. Il te fait questionner ton ressenti avant de questionner la situation.

Basculer le gaslighting, ça signifie reprendre confiance en ce que tu vis, c'est souvent l'un des travaux les plus importants qu'on fait ensemble en thérapie. Parce que l'espace thérapeutique est un endroit où ce que tu ressens n'est pas immédiatement requalifié, minimisé, retourné contre toi.

Le corps, dans tout ça, sait des choses que la tête a appris à taire.

Quand on vit dans un contexte de domination, on apprend à se déconnecter de ses sensations pour survivre. C'est une adaptation intelligente, au sens littéral. Mais à un moment, il faut revenir. Sentir ce qu'on ressent vraiment, pas ce qu'on a appris à ressentir.

Le travail somatique que je propose, les approches intégratives, l'EMDR — tout ça sert, entre autres, à ça : re-habiter son corps. Refaire confiance à sa propre réalité. Recommencer à se reconnaître comme sujet plutôt que comme objet à gérer.

Ce n'est ni rapide ni linéaire. Mais c'est possible.

Je veux finir sur quelque chose qui me tient à cœur.

Les violences relationnelles ne sont pas des accidents privés qui n'engagent que les personnes concernées. Elles s'inscrivent dans un système plus large, un système qui normalise la domination, qui apprend aux uns à prendre et aux autres à céder, qui confond contrôle et amour depuis des générations.

Quand on se tait, par honte, par épuisement, par peur de ne pas être cru·e etc. on ne préserve pas la paix. On préserve le système.

Nommer ce qu'on vit, c'est un acte intime. Et c'est aussi un acte politique. Refuser d'être traité·e comme un objet et refuser de traiter l'autre comme tel c'est choisir de rester dans son humanité. De ne pas laisser la domination avoir le dernier mot.

C'est ça aussi, pour moi, la révolution de l'amour.

Si tu te reconnais dans quelque chose de ce que tu viens de lire, même partiellement, même avec beaucoup de doutes, tu n'as pas à attendre que ce soit "assez grave". Tu n'as pas à être certain·e de quoi que ce soit pour avoir le droit de parler.

“Le bonheur est une compétence à développer, pas un état à atteindre.”

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